Nos anatomies

Nos anatomies, tu connais par cœur, ou pas, tu as des questions ou pas… cette rubrique est pour toi !
Parce que nos anatomies ont une histoire et sont politiques, notre émancipation passe par leurs connaissances. Bien souvent les savoirs liés à nos anatomies nous sont cachés, tronqués par celles et ceux qui hiérarchisent les genres, les sexes, les races, les orientations sexuelles…
Alors à nous de connaitre nos anatomies ! à toi de te faire ton idée !
Depuis peu, la merveilleuse anatomie du clitoris est visibilisée via les réseaux sociaux. Récemment nous avons pu même la découvrir en 3D ! Tu as d’ailleurs peut-être ton exemple personnellement customisé ?
Mais il aura fallu des centaines d’années pour connaitre cette partie de notre anatomie ou plutôt la redécouvrir.

Un peu d’histoire :

Le mouvement de libération des femmes dans les années 70 a représenté l’anatomie féminine et celle masculine, notamment dans le célèbre et vital ouvrage « Notre corps nous-mêmes ! » ( si tu ne l’as jamais lu, nous te conseillons sa lecture un voyage spatio temporel reboostant ). Voici les pages traduites en français publiées en 1978 et dédiées à nos anatomies . Ça n’a pas pris une ride, enfin façon de parler. Des artistes lesbiennes, dont Tee Corinne, ont créé des représentations artistiques magnifiques du clitoris et des vulves dans les années 70 et aujourd’hui même un clip vidéo lui est dédié par la chatoyante Dorian Electra .
Mais avant ces représentations féministes, il y en a eu d’autres représentations plus médicales… avant que l’on invisibilise cette partie fantastique de notre anatomie dédiée uniquement au plaisir. Ainsi en 1615, Giulio Casseri représente dans ses dessins anatomiques le clitoris de façon presque complète
 De humani corporis fabrica libri decem par Giulio Casseri, 1615
Les représentations anatomiques sont le reflet de la science mais également celui des institutions politiques et religieuses qui régissent la société de l’époque. Ainsi, au XVIIIème siècle, ces institutions pensent que la masturbation « féminine » est une véritable méthode de contraception. Et donc une répression se met en place contre la masturbation solitaire des femmes allant parfois jusqu’à la condamnation de certaines femmes à des excisions dites « thérapeutiques ». Le sexologue Jean Claude Piquard a retrouvé les archives de certains de ces « cas » qui furent fréquents surtout en Allemagne (moins en France). Pour lui « les médecins connaissaient déjà très bien l’anatomie interne du clitoris, ils extirpaient tout, avec des conséquences mortelles dans de nombreux cas » . Ces mutilations continueront au XIXème siècle en Europe, alors que d’autres praticiens proposèrent à leurs patientes de les masturber à l’aide des premiers vibromasseurs pour les calmer de leurs « hystéries » …
En 1858, en Allemagne, le Dr Georg Ludwig Kobelt, professeur d’anatomie, publie « Grays’ Anatomy », dédié aux sexualités féminines et masculines et aux organes qui procurent des plaisirs. Il y présente le clitoris avec ses bulbes et ses connexions nerveuses jusqu’au cerveau. Il fera également le lien entre le gland du clitoris et celui du pénis dans cet ouvrage.
Au 19eme siècle, certains médecins diffusent leurs théories darwinistes selon lesquelles le clitoris serait un organe voué à disparaitre avec l’évolution puisque ne servant à rien dans la reproduction…
Pour l’historienne spécialisée de la sexualité féminine à l’Institut universitaire d’histoire de la médecine et de la santé publique à Lausanne Aude Fauvet, « il y a au XIXème siècle des femmes médecins qui estiment que le plaisir féminin est aussi important que le plaisir masculin. Elles soutiennent l’idée que sauf si l’on veut faire du mariage une sorte de viol légal, il faut prendre en compte la satisfaction des femmes. Ce discours s’accompagne d’un débat sur la sexualité non reproductive et donc d’un débat sur la contraception. Derrière la répression visant le clitoris, je soupçonne qu’il y a eu un combat d’une partie des médecins hommes qui voyaient les femmes enter dans la profession et avec elles des patientes leur échapper. Ils essayaient ainsi de prouver de toutes les manières possibles que les femmes étaient des individus faibles dont les hommes devaient absolument contrôler le corps » . Nous te conseillons de voir le film « Oh MyGod ! » réalisée par Tanya Wexler en 2011.
Puis autre étape fatidique au clitoris, celle des théories du Dr Freud : le plaisir clitoridien est « infantile » et la pénétration vaginale serait la « seule forme de sexualité adulte ». Ses théories deviennent très populaires à partir des années 1925 et influencent la médecine.
Au XXème siècle l’effacement des manuels médicaux se poursuit, le clitoris disparait complétement des planches du célèbre ouvrage d’anatomie « Gray’s Anatomy » de l’édition de 1948 (alors qu’il était bien présent dans les éditions précédentes dont celle de 1901).
Des médecins tenteront d’affronter cet « obscurantisme » anticlitoris, dont le Dr Alfred Kinsey qui publia en 1953 « Le comportement sexuel des femmes » dans lequel il démontre l’importance du clitoris. Puis, les sexologues William Masters et Virginia Johnson dans les années 60 toujours aux Etats-Unis tenteront à leur tour de réhabiliter le clitoris en vain… et dans les années 70, le rapport sur la sexualité féminine de la chercheuse en sciences sociales Shere Hite déclenchera des réactions très violentes qui la conduiront à s’exiler en Allemagne. .
Quelle histoire !
Enfin, une équipe de femmes américaines (de la Fédération Feminist Women’s Heath Centers) mènera une étude sur le clitoris durant une dizaine d’années. En 1981, elles créent suite à cette étude : des planches anatomiques. Leurs représentations anatomiques seront confirmées par l’urologue australienne Helen O’Connell en 1998 ! Cette urologue sera la première à réaliser une imagerie médicale du clitoris in vivo.
Si le clitoris fait à nouveau son entrée sur les planches d’anatomie, il n’est pas encore présent dans celles de nombreux manuels scolaires français en 2017 ! Mais heureusement la résistance s’organise dans les rangs des professeur.e.s , des chercheuses , des artistes comme dans ceux des militant.e.s !
Et on peut même aujourd’hui imprimer en 3D un clitoris .
Dans les années 2000, les militant.e.s trans se mobilisent avec leurs allié.e.s pour représenter les différentes anatomies modifiées après certaines opérations. Ainsi par exemple, le collectif Out’ Trans a créé des représentations indispensables pour visibiliser ces anatomies. Elles sont diffusées via les brochures « TransformationS Ft* et Mt*» depuis septembre 2013.
Actuellement, une mobilisation féministe bouillante d’énergie parcourt le monde, des mouvements tel que Trans Hack Feminist ou encore des collectifs comme Gynepunk créent de nombreux projets passionnant pour représenter ces anatomies . Frisse a soutenu les membres de la commission santé F. du Centre LGBTQIF le J’en Suis J’y reste à Lille et leur projet « Vulves à parer de couleurs » rendant hommage à l’artiste lesbienne Tee Corinne et à son magnifique « Album à colorier de vulves ». Frisse arbore fièrement depuis des années de ses badges la représentation du clitoris en imagerie médicale 3D et propose régulièrement des ateliers avec le Collectif lesbien lyonnais de création de clitoris en 3D ! Tu y es la.le bienvenu.e !
D’autres parties de nos anatomies sont l’enjeux de savoir.
Pour en savoir davantage sur nos poitrines et torses, nous te conseillons la lecture de l’ouvrage « Le sein une histoire » de l’universitaire féministe américaine Marilyn Yalom. C’est passionnant et avec des illustrations inspirantes.
Alors continuons d’être curieuses… ensemble !
 Isabelle Sentis